Accueil > Critiques > 2016

Ed Tullett - Fiancé

jeudi 21 avril 2016, par marc


Le jeune âge est un argument de vente souvent utilisé à mauvais escient, parfois pour détourner l’attention d’un talent pas encore affirmé (les reprises dégoulinantes de Birdie). Mais quand on découvre un talent, une expérience limitée peut laisser entrevoir une marge de progression énorme. Du haut de ses 22 ans, l’Anglais Ed Tullett a déjà remixé des gens comme Local Natives ou Bon Iver et livré des morceaux pour quelques séries comme Pretty Little Liars ou Bones. Jeune oui, mais pas débutant.

Avec sa voix haut perchée, il peut tout de suite passer pour un nouveau chanteur folk délicat. Mais cette impression se voit bien vite invalidée parce que si on retrouve en effet quelques arpèges sensibles sur ce premier album, ce n’est qu’une composante d’un espace sonore qui devient plus vaste au fur et à mesure des écoutes.

Un morceau, il n’en faut souvent pas plus pour planter le décor, proposer l’aperçu d’un univers. Dès Irredeemer, il nous gratifie de belles harmonies vocales, d’une délicatesse absolue, avec quelques effets sur la voix (non, pas d’autotune, on reste entre gens bien) qui annoncent la couleur. Cette voix est aussi une matière qu’il façonne pour nous emmener voir là-haut si les harmonies sont plus belles et puis redescendre au sol un dédoublement de bon aloi comme ceux que peuvent offrir nos compatriotes de Dan San. Il se place aussi dans le sillage des évolutions récentes de Bon Iver quand il se sert de sa voix de tête.

Malignant pousse le principe encore un peu plus loin avec des nappes de synthé. Et l’effet majestueux pourra plaire à ceux qui apprécient les moments apaisés de Sigur Ros pour en faire au final un grand morceau si vous voulez mon avis. Tout album aurait du mal à se remettre d’un départ pareil. C’est un peu le cas ici aussi il faut bien l’avouer puisque certains morceaux se montrent un rien moins attachants comme Posturer dont la guitare plus acide n’apporte rien à l’équilibre de l’ensemble. Canyine pourra aussi paraître un peu trop éthéré. Ces entrelacs de voix tiennent la route, certes, mais semblent parfois un peu livrés à eux-mêmes. On perd donc occasionnellement le fil et la constance est sans doute le seul secteur où une marge de progression est encore manifeste.

Mais il reste évidemment encore de bien belles choses sur cet album comme le lancinant Saint, la montée inexorable d’Are You Real ? Ply by est dense et intense par des synthés sombres sans être pesants qui prennent après un début discret et il semble presque que la pluie tombe sur Ivory.

Complexe dans sa réalisation et dans le traitement des voix considérées comme une matière première, ce premier album est plus qu’une promesse puisqu’on y retrouve déjà de très grands morceaux. Dans ce cas, la jeunesse est donc une garantie d’évolution vers des sommets qu’on n’aperçoit même pas encore.

    Article Ecrit par marc

Répondre à cet article

  • My Name Is Nobody - Merci Cheval

    La veille musicale est un engagement à temps plein. Une fois qu’on a aimé un.e artiste, il semble logique de suivre sa carrière. Pourtant il y a trop souvent des discontinuités. Mais il y a aussi des possibilités de se rattraper. La présence de Vincent Dupas au sein de Binidu dont l’intrigant album nous avait enchantés en était une. On apprend donc qu’il y avait eu un album en mars et l’occasion était (...)

  • The Decemberists – As It Ever Was So It Will Be Again

    Il y a quelque chose de frappant à voir des formations planter de très bons albums des décennies après leur pic de popularité. Six ans après I’ll Be Your Girl, celui-ci n’élude aucune des composantes de The Decemberists alors que par le passé ils semblaient privilégier une de leurs inclinations par album.
    On commence par un côté pop immédiat au très haut contenu mélodique. On a ça sur le limpide Burial (...)

  • Louis Durdek – Unnamed Road

    Les chanteurs français folk-rock qui s’expriment en anglais sont légion et nous ont déjà valu quelques bons moments. On ajoutera donc le Breton Louis Durdek à une prestigieuse lignée qui comprend aussi des artistes comme The Wooden Wolf, JJH Potter ou Gabriiel.
    Il est très compliqué de se singulariser stylistiquement sauf à quitter le genre, c’est donc la solidité des compositions et de (...)

  • Bélier Mérinos - Triste mais en tout temps joyeux

    On en a connu, des noms d’animaux. Etrange à dire sans doute, mais le nom derrière lequel se cache Geoffroy Pacot correspond plutôt à la musique, fondamentalement champêtre mais dénuée de pittoresque.
    Traduire un paysage en musique est sans doute une des entreprises les plus compliquées qui soient mais ce genre de post-rock bucolique y arrive, avec ce qu’il faut de field recordings et d’arpèges (...)