Accueil > Critiques > 2018

Dominique A - Toute Latitude

mercredi 25 avril 2018, par marc


Dans le monde des routes, un beau paysage signifie : un ilôt de beauté, relié par une longue ligne à d’autres ilôts de beauté.
Dans le monde des chemins, la beauté est continue et toujours changeante ; à chaque pas, elle nous dit : "Arrête-toi !".

Si l’on s’en tient à ces définitions apportées par Milan Kundera dans L’Immortalité, la discographie et les albums de Dominique A sont bien des chemins, comme le confirme Cycle , très belle chanson qui ouvre Latitude, son douzième album.

Du début jusqu’à mi-chemin
De mi-chemin jusqu’à la fin.

Quand on aborde un album de Dominique A, on sait qu’on peut prendre son temps, qu’on va passer tellement de temps avec lui que la première impression ne sera pas définitive, même si elle reste souvent la bonne. On n’attend pas le tube imparable avec des creux entre les coups. On s’en tient à cette qualité globale qui ne semble plus s’altérer. Dominique A se laisse guider par ses envies. Après la volonté de jouer en trio et d’ajouter des cordes à ses chansons (Eleor), il a voulu laisser libre cours à ses tentations électroniques avant de revenir cette année encore en mode acoustique.

Si ses inclinations électriques restent néanmoins présentes, le traitement est assez différent de ce qu’il avait fait sur La Musique et n’est jamais uniforme. Il y a une pulsation et un ton plus sombre (ce n’est pas Suicide non plus…) sur Les Deux Côtés d’une Ombre, morceau qui arrive à rester mystérieux sans devenir opaque. Il incorpore ces éléments naturellement à son style, ne voulant pas se contenter d’emprunter des gimmicks. Cette façon de faire apporte une certaine force percutante à La Clairière. La voix reste très en avant, ce qui ne découragera pas les amateurs de chanson française. C’est une basse synthétique qui bourdonne sur Corps De Ferme à l’Abandon, morceau fort parce qu’il ne surligne rien. On a cette évocation très discrète du mal qu’on avait tant aimée sur le sublime Rue Des Marais, un naturalisme qui lui va bien et qui situe ses histoires à hauteur d’homme (Désert d’Hiver, La Clairière qui semble évoquer les migrants). Plus peut-être que le ton concerné de Se Décentrer.

Cette idée du mal se retrouve aussi au détour de La Mort d’un Oiseau qui peut renvoyer à ses albums les plus anciens et constituer un écho au Courage des Oiseaux, son paradoxal et imparable tube. Mais la forme est plus élaborée, plus étoffée, sans que cela n’altère sa sécheresse. Anecdotique dans le fond, ce morceau est un peu glaçant par la relation précise qui y est faite et la simplicité frontale du questionnement. En sus des mots justes, il sait qu’il peut maintenant compter sur un sens mélodique poussé, qu’on retrouve sur Aujourd’hui n’existe Plus, Désert d’Hiver ou le très beau Toute Latitude (Nous avions toute latitude/Et toute la vie/Aucun engagement d’aucune sorte/Et pour seule devise ‘Peu Importe’). Certes, les sons sont un peu plus synthétiques, mais la densité, voire un certain grain, sont toujours présents.

Il est confirmé sur Ursa Minor, extension de huit morceaux disponible dans l’édition limitée, que ses premières amours musicales étaient new-wave et post-punk. S’il n’a jamais embrassé complètement cette tendance dans sa discographie, ce qu’on entend occasionnellement ici (et sur Eleor aussi) pourrait s’en approcher. Plus dans l’esprit que dans la lettre d’ailleurs. Notons au passage qu’il est toujours resté imperméable à cette mode seventies qui touche beaucoup de ses compatriotes contemporains (Benjamin Biolay, Vincent Delerm, Arnaud Fleurent-Didier, Jeanne Cherhal, Barbara Carlotti, Florent Marchet et plein d’autres…).

Comme presque toujours chez lui, ce second volet peut être vu comme l’autre partie d’un indispensable diptyque, surtout que si le spoken word y est de rigueur, la couleur musicale est proche, avec une occasionnelle pulsation sur arpège (L’Eau Des Cailloux). On y retrouve entre autres des évocations musicales personnelles (Nationale 137) ou des références à des artistes chers (Léonard Cohen ou Nick Drake avec un implacable Comme quoi la grâce ne préserve pas de l’oubli).

Depuis L’Horizon, Dominique A assure le sans-faute sans répétition. Il aurait pu emprunter une autoroute, mais trace son propre chemin en négociant à la perfection chaque virage.

    Article Ecrit par marc

Répondre à cet article

2 Messages

  • Dominique A - Toute Latitude 26 avril 2018 11:08, par Laurent

    Critique parfaite de justesse, et si fine dans son analyse des thèmes de ce disque existentialiste, encore une fois sublime, de Dominique Ané. Merci Marc, je l’attendais ! Il est vrai que les mots sont ici plus bouleversants que tout le reste. Il faut prendre le temps et le plaisir de parcourir le seul livret de l’album pour y lire, en fin de parcours, que « comme l’eau striée de pierres aux couleurs encore non fixées, nous restons indéterminés - pas encore mûrs pour la poussière ». Wow.

    repondre message

    • Dominique A - Toute Latitude 13 mai 2018 08:17, par Marc

      Encore un grand album, avec des mots justes encore une fois. Il faut toujours prendre les versions doubles de ses albums, ça fait un petit temps que c’est le cas. Vivement la suite et dire que c’est déjà cette année !

      repondre message

  • Trotski Nautique - Le Meilleur de A-Bas

    En musique, il est courant que les mots changent de sens. ’Pop’ ne signifie plus la même chose aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Pareil pour ’alternatif’ qui a fameusement dévissé depuis les années ’80. Dans la démarche, ce qu’on entend chez Trotski Nautique (formidable nom...) est à placer dans cette filiation, même si les guitares maladroites ne sont pas de sortie.
    Sur le papier, c’est proposé (peu (...)

  • Françoiz Breut – Vif !

    Reconnaissable entre toutes, la voix de Françoiz Breut continue à nous faire voyager. Elle est tellement particulière et familière à la fois qu’elle peut s’accomoder de bien des contextes. On avait apprécié les atours plus synthétiques du Flux Flou de la Foule et cet album-ci se place dans cette lignée. Il faut dire que c’est la même équipe qui l’entoure, à savoir le claviériste Marc Mélia, le guitariste (...)

  • Nicolas Jules – La Reine Du Secourisme

    Jusqu’où s’arrêtera-t-il ? Practice makes perfect, tel est le dicton dans une langue non pratiquée par Nicolas Jules. Mais force est de constater qu’il le met en application avec un rythme de publication quasi annuel qui voit son œuvre se polir et se distinguer. Il se situe pour cet aspect-là dans le sillage du regretté Murat.
    Une musique n’est pas parfaite quand il n’y a rien à ajouter mais quand il (...)

  • Beyries - Du Feu Dans Les Lilas

    Honnêtement, on l’a vu venir cet album. Inconsciemment, on l’a espéré aussi. Si Encounter avait vraiment plu, c’est le seul titre en français qui avait le plus marqué. On avait retenu le nom, et le temps a passé. Quand Du Temps a été lancé en éclaireur, l’échine s’est serrée immédiatement.
    On avait détecté sur l’album précédent une tendance à produire des morceaux soyeux mais occasionnellement lisses, c’est (...)