lundi 21 novembre 2016

La vérité est toujours plus riche que la caricature. Quand il a débarqué en 2002, Vincent Delerm était le versant rive gauche d’une énième nouvelle chanson française (label qu’on ressort souvent depuis plus de 30 ans), et ses chansons lettrées et narquoises ont eu un succès rapide, certes, mais l’ont aussi confiné à une case bien réductrice. Parce que tout ce qu’il a produit depuis s’éloigne de cette matrice de base, parce qu’album après album, son univers prend de l’épaisseur.
Certes, tout n’a pas changé non plus, mais tout a évolué. Musicalement tout d’abord. Lui qui s’était démarqué en pratiquant un classique piano-voix a toujours revendiqué une influence anglo-saxonne, notamment des formations comme les Tindersticks ou Divine Comedy. Mais la sortie récente d’un nouvel album de Neil Hannon (avec qui il a collaboré) permet aussi de voir que cette relecture n’est pas littérale. Tout au plus remarque-t-on quelques rapprochements dans la façon de tresser des cordes ou des chœurs sur le très beau Dans Le Décor.
Les arrangements sont plus ceux d’une chanson française soyeuse, laquelle influence aussi d’autres chanteurs hexagonaux comme Arnaud Fleurent-Didier ou Benjamin Biolay. Qu’on retrouve ici pour un duo, prolongeant le plaisir des Cerfs-volants sur Favourite Songs et qu’on n’imaginait pas aussi proche vocalement. D’ailleurs, s’il arrive à trouver une forme qui convient parfaitement à ses capacités vocales pas illimitées, ça n’a pas toujours été le cas, il a fallu quelques scories moins convaincantes (Les Piqà »res d’Araignées) avant de stabiliser le procédé.
Il fait en tous cas des efforts pour détacher l’étiquette de ‘chanteur à textes’ comme en témoigne l’élaboration récente d’une BO pour le film La Vie très privée de Monsieur Sim et la présence d’un morceau purement instrumental (Un Eté). Mais ces textes n’ont pas été négligés pour autant. La nostalgie, comme souvent, s’applique à une période qui n’existe pas, ou qui est à tout le moins fantasmée. On en retrouve une forme sur la plage titulaire, qu’il revendique comme appartenant au présent, dénuée de la douce caresse du souvenir ému. Il y a de toute façon peu d’échos à l’actualité ou même de la vie actuelle et quand il y a des incrustations sonores, elles sont tirées de l’INA, pas de Périscope (Etes-Vous Heureux). On ne peut pas non plus dire que faire intervenir Jane Birkin (sur Dans Le Décor) soit d’une confondante modernité.
Pourtant, pas de passéisme, sa forme douce et sa force d’évocation permet de traiter de bien des sujets, de ces vies par procuration (Cristina), d’un éloge de la discrétion (Danser Sur La Table). Mais aussi d’aborder des sujets potentiellement lourds comme le deuil (La Dernière Fois Que Je T’ai Vu) ou la différence sexuelle (Le Garçon). Si le résultat global est moins plombant que Les Amants Parallèles, si le faussement guilleret Je Ne Veux Pas Mourir Ce Soir ne vrille pas l’à¢me, l’énumération finale de ce Le Garçon, cette vie qui s’écoule peut prendre à la gorge.
Peu de gens semblent aussi peu dans le présent que Vincent, sauf à considérer que ce présent est composite et est la somme des perceptions des gens qui le vivent. A l’instar de James Ellroy qui ne se concentrera jamais que sur une période bien précise de l’histoire américaine, Vincent Delerm revit à l’infini une zone du passé fantasmée, mélange de souvenirs propres et d’évocations qu’il n’a pas pu connaitre. Mais il semble avoir trouvé un point d’équilibre entre des textes réussis et un enrobage musical plus personnel.
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